Editorial2019-02-06T17:01:07+00:00

La musique hors du temps

Le public qui gravit la colline pour venir assister aux concerts de la Basilique de Valère est bien placé pour le savoir : le site se mérite ! Partant des rues basses, il faut d’abord monter par les venelles pavées jusqu’au pied du château, puis escalader les marches une à une… Longtemps, cette situation imprenable aura été un avantage décisif ; non pas pour la vue dont on y jouit, mais bien pour la facilité à tenir militairement les lieux ; c’est ainsi que les collines de Sion ont été occupées par des êtres humains dès la plus haute Antiquité. L’église elle-même sera construite entre le XIe et le XIIIe siècle, suivie encore, jusqu’au XVe siècle, par divers logements à l’usage de l’évêque et des prélats tenus d’y résider. Après la Renaissance toutefois, les progrès de la technologie militaire auront pour effet de rendre moins intéressants les sites protégés naturellement ; les inconvénients sont alors apparus aux yeux de tous. Dans le cas de Valère, les chanoines du chapitre, propriétaires du lieu, s’en sont détournés dès le XVIIIe siècle, préférant leurs confortables résidences en ville. Telle une belle au bois dormant, la basilique-forteresse s’endormit alors et put conserver quasiment intacte sa disposition médiévale, alors que la plupart des autres sanctuaires, à chaque siècle ou presque, subissaient leur lot de modernisations.

C’est à cette circonstance pour ainsi dire miraculeuse que nous devons des trésors comme le jubé du XIIIe siècle, les fresques du chœur ou l’orgue de 1430 – qui auraient certainement disparu, au moins en partie, si le site avait continué d’être utilisé de manière intensive. Dans quel endroit peut-on se sentir mieux connecté à ce prestigieux passé ? Réhabilité dès la fin du XIXe siècle, Valère permet de se projeter dans le temps et de goûter dans toute leur saveur les musiques du Moyen Âge, de la Renaissance et du Baroque. Avec, à la clé, un constat un peu frustrant malgré tout : si l’architecture, la sculpture ou la peinture laissent des œuvres matérielles (qui peuvent avoir besoin d’une restauration certes, mais qui sont les œuvres mêmes qu’ont eues sous leurs yeux nos lointains prédécesseurs), pour la musique, il faut tout recréer ; les manuscrits muets retrouvés dans les bibliothèques n’étant plus joués depuis des siècles, doivent être longuement étudiés avant de livrer leurs secrets ; toujours, l’interprète doit prendre des risques pour tenter de réinventer ce que la partition ne contient pas : couleurs, nuances, émotions – la vie, tout simplement.

Reconnaissons que, s’il n’existait plus aucune cathédrale gothique ou plus aucun château féodal, retrouver le chemin de ces trésors serait une entreprise bien difficile. Il suffit d’avoir chanté une fois à Valère pour sentir tout ce que l’acoustique d’un lieu peut nous faire comprendre, tout ce que l’esprit qui émane de ces vénérables pierres souhaite nous révéler. Grégorien ou polyphonie, les œuvres sacrées y sont dans leur élément naturel ; la voix s’élève, évidente, vers la voûte austère. Chansons courtoises et fantaisies instrumentales leur donnent la réplique : cordes en boyau, verdeur des bois, douceur des cuivres naturels, tempérament mésotonique aux intervalles délicieusement irréguliers : c’est un autre univers sonore que celui dans lequel nous nous plongeons, à peine sortis de nos vies bruyantes de citoyens du XXIe siècle. À Valère comme au Mont-Saint-Michel, à Rocamadour ou dans les chapelles romanes de Catalogne, le temps s’annule : nous sommes témoins des œuvres qui renaissent.

Vincent Arlettaz, musicologue et rédacteur en chef de la Revue Musicale de Suisse Romande