Ensembles Dialogos et Kantaduri2019-02-14T10:59:12+00:00

Ensembles Dialogos et Kantaduri

Dalmatica

14 avril 2019

La dalmatique, vêtement médiéval porté tant par les hommes que par les femmes, fut surtout un habit sacerdotal, typique du clergé byzantin. Faisant symboliquement le lien entre les traditions liturgiques byzantine et romaine, jetant un pont entre les habillements masculin et féminin, elle a servi d’inspiration à ce projet où six chantres traditionnels de Croatie se joignent aux quatre chanteuses de Dialogos pour explorer les richesses du répertoire musical liturgique dalmate depuis le Moyen Âge. De Noël à Pâques, les principales fêtes liturgiques ont permis de créer tout un paysage sonore fait de chants savants et traditionnels, en langue latine ou slavonne.

Dans bien des régions de Croatie, l’office catholique romain se déroulait depuis l’époque médiévale non seulement en latin, mais aussi en slavon et en croate (šćavet). Au cours des dix derniers siècles, le chant glagolitique fut le plus souvent transmis oralement. Certaines communautés croates du littoral, des îles ou de l’arrière-pays, le pratiquent encore tout au long de l’année liturgique, avec pour temps forts Noël, le Carême, et en particulier la Semaine sainte.

Les deux ensembles explorent le répertoire de la messe ou de l’office, ainsi que divers rituels de la croyance populaire. Ces pièces rares illustrent les traditions de ce pays qui jouissait d’un « double statut » au sein de l’Église romaine, les prêtres croates ayant été autorisés à célébrer la liturgie en langue slavonne dans les régions où l’on en avait déjà coutume. Le littoral dalmate et les îles connaissaient ainsi une tradition liturgique double, bilingue : latine et glagolitique. Les livres liturgiques en témoignent eux-mêmes : la belle calligraphie des uns, en notation bénéventaine, issue d’Italie méridionale, voisine avec l’écriture glagolitique des autres. Entre les généalogies, annonces de fêtes mobiles et acclamations, les pièces latines sont généralement chantées par les quatre chanteuses de Dialogos, les chants glagolitiques étant interprétés par les six chantres croates, d’où cette riche fresque sonore.

Les voix de Dialogos font entendre quelques-unes des raretés conservées dans les manuscrits latins de Croatie, dont certains proviennent du monde monastique féminin. Outre une lecture polyphonique pour les matines de Noël, qui appartient à la tradition continentale croate, nous chantons un certain nombre de pièces tirées de manuscrits copiés dans les monastères du littoral dalmate. L’un des meilleurs témoins de la polyphonie latine du Moyen Âge est le Sanctus tropé du couvent bénédictin de Zadar, dissonant, âpre, bien différent du suave Tota pulchra es, Maria, copié au monastère franciscain de la même ville. Toujours à Zadar, un fragment de parchemin (avec le répons Ante sex dies) transmet une autre tradition musicale encore, importée d’Italie du Sud : le chant bénéventain. Le fameux missel de Dubrovnik en porte trace, lui aussi (avec Crucem tuam, antienne du Vendredi saint pour l’adoration de la croix). La ville dalmate de Trogir a, quant à elle, livré deux sources illustrant les traditions latine et croate : une lecture de Noël (In principio erat Verbum) et un poignant monologue de Judas, au moment où il décide de se pendre (Govorenje Judino).

Les deux aspects de ce programme ne font que présenter une même réalité selon deux perspectives différentes, certaines pièces étant littéralement le reflet l’une de l’autre – telles O, Bog se rodo et Svit se konca, tirées toutes deux d’un recueil de poèmes du 14èmesiècle en vieux slavon (le « recueil de Paris »). La première est un chant traditionnel de l’île de Rab, la seconde sert de base à une reconstruction mélodique pour un chant sur la fin du monde.

De son côté, l’ensemble vocal Kantaduri interprète un florilège de chants sacrés, liturgiques et paraliturgiques, appartenant aux traditions locales (urbaine et rurale) de la côte, des îles et de l’arrière-pays croates. Tout au long de l’histoire, ce sont en général des chanteurs masculins qui ont porté ces traditions. C’est encore le cas aujourd’hui. Kantaduri explore les diverses approches régionales du chant liturgique et offre un tour d’horizon de ces traditions vocales. Les styles vocaux les plus archaïques se voient illustrés ici par O, Bog se rodo  Vitlijanjo, de  Supetarska Draga (île de Rab), Štrofa, chant processionnel du Jeudi saint, de Vrbanj (île de Hvar), et Kantanje, chant processionnel du Vendredi saint de Zagvozd (arrière-pays dalmate). Les pièces de la région de Zadar et de la vallée de Neretva relèvent, pour leur part, de l’ancienne tradition vocale caractérisée par des cadences en quinte. Quant aux autres chants, ils répondent à des styles vocaux de tradition plus récente, où l’on note l’influence de la klapa, style traditionnel dominant.

L’auditeur d’aujourd’hui découvre ainsi une surprenante variété stylistique qui met en question la recherche d’un son historique « authentique » : ces chants virtuoses, de tradition glagolitique ou latine, proviennent de localités voisines, voire de la même ville ou du même village. Pourtant, leurs styles vocaux et musicaux font apparaître des différences parfois frappantes. La transmission des mélodies de père en fils se fait avec une précision scrupuleuse quant à l’articulation du texte, au tempérament et à l’ornementation. Si nous devions reconstruire la tradition du chant médiéval de Zadar, quel monastère prendrions-nous pour modèle si nous n’avions qu’un manuscrit de la cathédrale comme base de travail ?

Les traditions musicales du passé sont semblables à un tissu comptant bien plus de fils délicats et variés qu’on ne l’aurait cru. Cette complexité échappe parfois à notre analyse, de même que la sensibilité des chantres vivants échappe aux traces écrites des rares manuscrits conservés. À l’image des Byzantins qui n’hésitaient guère à coudre de nombreuses perles et autres pierres précieuses sur leurs dalmatiques, nos deux groupes vocaux tissent une dalmatique ornée de toutes les langues sacrées de la Croatie médiévale.