Le Miroir de Musique2019-02-14T11:06:21+00:00

Le Miroir de Musique

13 octobre 2019

Le Miroir de Musique est un ensemble spécialisé dans la musique du Moyen Age tardif et de la Renaissance, allant de l’Âge d’or des troubadours aux mouvements humanistes du 16esiècle. Basé à Bâle, il rassemble les meilleurs interprètes de la musique ancienne, pour la plupart diplômés de la fameuse Schola Cantorum Basiliensis.

L’idée et l’image du « Miroir de Musique » s’inspirent du traité Speculum Musicae de Jacques de Liège et reflètent l’ambition de retranscrire une image vivante et stimulante de la musique médiévale et de celle de la Renaissance, dans le respect des sources originelles. Le projet Sulla Lira est né lors du Festival Alter Musik de Bâle en 2013, sur une suggestion de Peter Reidemeister. Il a été développé par les cinq interprètes de l’ensemble, en étroite collaboration avec le musicologue Martin Kirnbauer.

María Cristina Kiehr
María Cristina Kiehr s’est très vite imposée, auprès de la presse et du public, comme une des plus grandes interprètes du chant baroque. Elle sait en effet allier la suavité de son timbre unique à un fervent respect des textes poétiques qu’elle défend avec humilité et chaleur.
Formée à la Schola Cantorum de Bâle auprès de René Jacobs, elle est très vite invitée par les plus grands chefs (René Jacobs, Philippe Herreweghe, Franz Bruggen, Jordi Savall, Gustav Leonhardt, Nikolaus Harnoncourt…) et les formations les plus prestigieuses (Hesperion XXI, Concerto Köln, Ensemble 415, Seminario Musicale, Concerto Vocale, Elyma, La Fenice…). Hormis sa participation à des productions d’opéras, elle voyage à travers le monde entier et a participé à plus d’une centaine d’enregistrements.

Giovanni Cantarini
Après ses études de philologie et de philosophie à Rome et Bologne, Giovanni Cantarini se perfectionne en chant ancien auprès de Dominique Vellard et Gerd Türk à la Schola Cantorum de Bâle. Se concentrant sur les répertoires qui combinent étroitement poésie et musique, il est également très sollicité pour des projets autour de la Renaissance et du premier Baroque italien qui mettent en valeur sa rhétorique musicale. En parallèle, il mène un travail de pionnier dans le domaine de la philologie classique en proposant des reconstructions de poésies musicales grecques antiques tout en s’accompagnant à la kythara ou lyre antique. Ayant enregistré pour Thorofon, Glossa, Ramée, Ricercar ou encore Deutsche Harmonia Mundi, il chante dans les plus importants festivals européens, aux USA et au Japon, collaborant avec des ensembles tels Le Miroir de Musique, Huelgas Ensemble, Ensemble Gilles Binchois, La Venexiana, La Morra, Melpomen, Ensemble Perlaro ainsi qu’en duo avec Ariel Abramovich. Il mène une carrière aux formes multiples en tant que spécialiste du chant ancien mais aussi en tant qu’expert en poésie italienne ancienne, donnant des stages et enseignant en milieu scolaire et à l’université.

 Sulla Lira  – La voix d’Orphée   –   L’art de la récitation al modo d’Orfeo
Parmi les différentes pratiques de la Renaissance des 15e et 16e siècles en Italie, le jeu du chant accompagné de la lyre joue un rôle symbolique particulier, lié au mythe d’Orphée et à la figure divine d’Apollon. Puisant ses origines au sein des cercles humanistes du milieu du 15e siècle, la récitation de textes épiques ou lyriques se présente tout d’abord sous la forme de musique monodique soutenue par la lira da braccio, avatar antiquisant de la vièle à archet du 15e siècle. Ainsi, l’influent humaniste florentin Marsile Ficin (1433-1499) déclamait des vers antiques en s’accompagnant d’une lyra orphica. Un de ses élèves, Ange Politien (1454-1494) écrivit une Fabula di Orpheo représentée pour la première fois à Mantoue en 1480 à moitié chantée et à moitié récitée. Cette œuvre est à juste titre considérée comme précurseur du premier opéra « inventé » 120 ans plus tard. L’une des scènes y est introduite de la façon suivante : “Orpheo cantando sopra il monte in su la lyra e’ seguenti versi latini“ (sur une colline, Orphée chante avec sa lyre les vers latins suivants). Seul le texte de la Favola nous a été transmis, peut-être aussi du fait que le premier interprète d’Orphée, Baccio Ugolino, célèbre improvisatore, était capable de déclamer des vers latins en improvisant l’accompagnement su la lyra.

Si la lira da braccio s’éloigne peu à peu de la vie musicale et ne sera bientôt plus qu’un attribut d’Apollon, d’Orphée, d’Homère ou du roi David dans la peinture et au théâtre, sa disparition progressive est en grande partie due à ses limites musicales. Une évolution importante de l’instrument crée toutefois de nouvelles possibilités. En 1505, Atalante Migliorotti (1466-1532), élève de Léonard de Vinci, rapporte qu’il a développé une nouvelle lyre d’une nature encore inouïe :

“Avec mes modestes compétences, je présente une nouvelle manière de jouer, inouïe et inhabituelle, sur une lyre nouvelle et insolite, à laquelle j’ai ajouté des cordes pour arriver au nombre de douze, certaines passant à côté du cordier, d’autres sur le manche, en une consonance accomplie et parfaite.”

Une fois agrandi, l’instrument au manche désormais plus large, muni de frettes se jouait da gamba, c’est-à-dire entre les jambes, prenant de ce fait l’appellation lira da gamba ou lirone.  La « perfecta et consummate consonantia » réclamée par Migliorotti découle d’un accord ingénieux rendant possible un grand nombre d’harmonies contenant des tierces pures. En outre, les accords joués se situent dans un registre plus grave permettent ainsi de jouer de la musique composée par exemple pour un ensemble vocal de différentes tessitures. On raconte par exemple qu’Alessandro Striggio (~1537-1592) était « non seulement excellent, mais exceptionnellement excellent dans le jeu de la viola, pouvant réaliser quatre voix d’un seul coup avec tant de légèreté et de musicalité que les auditeurs en étaient ébahis ». C’est surtout grâce au jeu en accords que le lirone s’avère idéal pour la pratique de la basse continue émergeant vers la fin du 16ème siècle.

Ce programme s’ouvre sur le début de l’histoire d’Orphée, tel qu’il est raconté par Ange Politien : Aristée chante la nymphe Eurydice dont il est amoureux (Udite selve, mie dolce parole).  La beauté incomparable de la nymphe est décrite de façon étonnamment détaillée par Alessandro Demofonte dans Vidi, hor cogliendo rose. Cette frottole nous montre comment pouvait procéder un improvisatore, insérant dans chaque strophe des citations de strambotti populaires.

On trouve dans la « Favola Pastorale » Il Sacrificio de Agostino Beccari (c.1510-1590) une preuve explicite de l’utilisation d’une lira. Donnée en public en 1554 à Ferrare, cette œuvre comporte une invocation au dieu Pan, chantée par un prêtre « con la lira »Le chant de Silène, O begli anni de l’oro, est par certains aspects semblable, par d’autres très différent. Cette pièce, intégrée à l’origine dans une représentation théâtrale, est une glorification de l’Âge d’or rendant hommage au souverain présent. La composition de Francesco Corteccia (1502-1571) porte l’indication « con un violone sonando tutte le parti, et cantando il soprano ». Le joueur de lirone réalise donc les quatre voix tout en chantant lui-même la voix supérieure.

La nymphe tant chantée nous fait également entendre sa voix magique, comme en témoigne Com’è soave cosade Sigismondo d’India (1582-1629). Si l’on compare ce style au chant d’Orphée chez Politien, on voit clairement combien l’art de la récitation a évolué vers le parlé (“quasi che in armonia fauellare“, Caccini).