Œuvres de Bach, Scarlatti, Haydn et Soler2019-12-06T15:37:46+00:00

Œuvres de Bach, Scarlatti, Haydn et Soler

Leçons de musique

17 avril 2020

Leçons de musique

A partir du tournant 1650, la leçon de musique devient un véritable lieu commun. Peintres et dramaturges en font volontiers usage, proposant des représentations sensuelles, à l’érotisme à peine voilé ; ainsi, les jeunes gens de Watteau ou de Boucher s’alanguissent dans des jardins pastel où le vent aura bientôt fait de disperser d’inutiles partitions ; ainsi, les comédies de Molière puis de Beaumarchais voient de jeunes professeurs, à peine camouflés sous de vieilles perruques, pénétrer les maisons les plus sévères et y sourire à de bien jolies élèves. Or, si la réalité historique est sans doute moins romanesque, il n’en demeure pas moins que le milieu du XVIIe siècle, puis le XVIIIe siècle, voient l’accès aux arts se démocratiser, la fonction de musicien gagner en respectabilité et, avec le développement de la bourgeoisie, le nombre d’artistes amateurs aller croissant. Longtemps déconsidérée et abandonnée aux seuls « saltimbanques », la pratique instrumentale devient courante, le professeur de clavecin se révélant une figure incontournable de ce monde en ébullition. Car il enseigne, exerce et divertit les hommes comme les femmes, les enfants comme les adultes, les nobles comme les roturiers, et offre peut-être, de ce siècle de bascule, le portrait le plus saisissant.

C’est dans l’intimité du foyer que Bach donne à sa fibre pédagogique sa plus naturelle expression ; les deux suites ici présentées sont ainsi extraites de cahiers à usage domestique, servant à l’éducation musicale et au divertissement des siens. Rédigés entre 1720 et 1725, ces Clavierbüchleine regroupaient entre autres choses des pièces s’adressant aux membres du cercle familial dont la virtuosité dactyle n’était pas encore au niveau des fulgurances paternelles – mais ne demandait qu’à s’exercer. L’écriture en est donc légère et très gracieuse ; l’élément contrapuntique y est nettement moins appuyé que dans le reste de la production pour clavier seul, et la dextérité moins démonstrative. Ces suites comptent pourtant parmi les plus équilibrées du compositeur, et leur ton intime donne sur le Bach « privé » un éclairage émouvant.

C’est à une toute autre élève que s’adresse la musique de Scarlatti. Le compositeur écrivit en effet, pour la Reine d’Espagne Maria Barbara, quelque 600 sonates, courtes pièces destinées à faire sonner l’instrument et à délier les doigts de leur interprète. Variées, ces œuvres se distinguent par leur perpétuelle invention, leur génie mélodique évident et, surtout, leur sens certain de la couleur sonore, de la rupture, du pittoresque – bref, du théâtre.

C’est également parmi les fastes de la Cour d’Espagne qu’œuvre, quelques années plus tard, le Padre Soler, flamboyant personnage qui enseigna le clavecin à l’infant Don Gabriel, plusieurs années durant, composant pour lui 150 sonates formidablement inventives qui n’hésitent pas, pour surprendre et amuser le royal élève, à puiser aux sources populaires, colorant de fandango une musique toujours vive.

Le temps ayant passé, c’est pour pianoforte que Haydn compose sa sonate en la bémol, alors qu’il vient d’être engagé par les riches Esterházy. Sans doute destinée au délassement de ces derniers, à leur goût raffiné, l’œuvre est sensible et délicate – mais habitée par le souvenir de Bach. Ses deux mouvements sont soutenus par une écriture maîtrisée dont la netteté est illuminée par une rare grâce ornementale.

De la chaleur du foyer aux splendeurs de la Cour d’Espagne, passant par les salons aristocratiques, malgré des noms et des figures variées, les compositeurs de ce beau programme ne sont ainsi donc – l’espace de quelques œuvres habilement réunies – que les infinies variations d’un même personnage, catalyseur de bien des imaginations et précipité du siècle : le maître de musique.

Marie Favre