The Tallis Scholars – Peter Phillips, direction

Concert du dimanche 12 juin 2022

The Tallis Scholars – Peter Phillips, direction

Œuvres diverses en hommage à la Vierge Marie

Reflections


Programme complet du concert ICI

Reflections

Poursuivant la série qu’ils ont intitulée Reflections, les Tallis Scholars ont choisi quatre textes centraux d’œuvres de compositeurs de la Renaissance afin de donner sa couleur au programme de cette soirée. Il s’agit du Credo et de l’Agnus Dei de la liturgie traditionnelle, de l’antienne mariale Regina caeli et du Magnificat.

En mélangeant différentes mises en musique des mêmes textes issus de traditions différentes, on peut produire un kaléidoscope fascinant de sons et d’interprétations : de Byrd en Angleterre à Palestrina à Rome, de Josquin en Flandre à Heinrich Schütz à Dresde. Chaque pièce a quelque chose de nouveau à dire, qu’il s’agisse d’un son médiéval tardif, comme les canons complexes de l’Agnus dei de Josquin, ou prébaroque, comme l’écriture en double chœur du Magnificat “allemand” de Schütz. Mais l’œuvre la plus inhabituelle et pourtant remarquable sera sans doute le Regina caeli à 10 voix de Gombert, qui comprend quatre parties indépendantes de ténor.

Peter Phillips
 

Divins miroirs 

Prima le parole…
Le Magnificat est l’une des louanges les plus radieuses du corpus évangélique. Manifestation d’un élan de joie irrépressible, parce qu’échappant partiellement à l’entendement, ce texte est placé par l’évangéliste Luc dans la bouche de Marie. En une longue et frémissante jubilation, la Vierge – enceinte – laisse transparaître l’éclat transfigurateur de la vie dont elle est dépositaire. Les phrases fusent, lumineuses : « mon âme exalte le Seigneur […] désormais, tous les âges me diront bienheureuse ». Totale, charnelle, cette joie témoigne de la promesse exaucée et de la plénitude de l’être au monde.

Une semblable allégresse déborde du Regina Cæli ; on y retrouve la Vierge, devenue Reine des Cieux après la résurrection de son enfant : « Celui que tu as porté est ressuscité, ainsi qu’Il l’avait annoncé. Alléluia ! ». La vie triomphe et résonne dans les éclats de ce dernier mot, répété, modulé, indice d’un foudroiement bouleversant et d’un bonheur inespéré. Chanté en lieu et place de l’Angélus durant le temps pascal, ce texte est ainsi le miroir exact de celui du Magnificat. Car à travers ces deux hymnes se découvrent, sur le plan narratif, les deux « extrémités » de la vie du Christ : son Incarnation, avant même sa naissance, et sa Résurrection, après sa mort. A travers la figure mariale, c’est la profondeur divine du mystère christique qui se révèle.

Deux prières appartenant au cycle de l’ordinaire de la messe, Credo et Agnus Dei, précisent la trame de ce concert qui dessine un portrait, en creux, de Jésus, vrai Dieu et vrai Homme. Ces deux textes, en effet, insistent sur la dimension humaine du Fils, soumis aux aléas de la chair et de ses inéluctables douleurs. Ainsi, le credo détaille-t-il les principaux jalons de l’existence terrestre du Sauveur, sans éluder le passage violent par la Passion et par la Mort ; l’agnus, de son côté, insiste sur le sacrifice de Celui qui a été immolé pour le salut de tous, seul garant du vrai pardon et de la vraie paix.

Les textes assurent donc au programme unité et cohérence : un Christ multiple se reflète de verset en verset – tandis que le grand nombre de compositeurs retenu autorise une heureuse varietas, produisant un remarquable kaléidoscope de sonorités. D’un monde médiéval tardif aux premiers élans prébaroques, les atmosphères comme les textures seront diverses. Et s’il est temporel, le voyage sera également géographique.

… dopo la musica
Josquin des Prés représente la troisième génération de maîtres franco-flamands, favorisant l’écriture imitative, voire canonique, et augmentant petit à petit le nombre de parties à une polyphonie jusque-là souvent triple. Josquin porte ces innovations à un point de haut équilibre, comme on pourra l’entendre dans les deux extraits présentés. L’Agnus, par exemple, voit ainsi naître une imitation à six, avant que le Da nobis pacem n’oppose les deux voix graves, lentes et solennelles, aux somptueux mélismes que s’échangent les quatre parties supérieures.

Nicolas Gombert appartient à la génération suivante. Lui aussi ancré dans la grande tradition franco-flamande, il marque l’apogée de cette écriture en imitation, poussée dans ses derniers retranchements. Les dix voix de son Regina Caeli entrent ainsi successivement, sur des motifs identiques, développant un flux sonore continu. Notablement, le musicien évite systématiquement toute cadence conclusive générale avant les ultimes mesures, imprimant ainsi à sa musique un mouvement spectaculaire d’une densité saisissante.

William Byrd et Robert White sont, eux, plus jeunes. Ils incarnent remarquablement les spécificités d’une Angleterre musicale à laquelle l’insularité a donné de fortes singularités. Le traitement des dissonances y est ainsi considéré de manière originale, offrant à leurs œuvres une saveur particulière, scandée de ces « fausses relations » que les traités continentaux interdisaient.

A la fin du siècle, Palestrina, figure majeure de la Contre-Réforme, sera l’un des hérauts de la musique romaine ; répondant au projet esthétique nouveau, né des débats menés lors du Concile de Trente, sa musique cherche un équilibre entre développement polyphonique et compréhension du texte. En effet, les débordements mélismatiques que l’on a pu entendre chez ses prédécesseurs rendent parfois l’accessibilité au texte difficile et la musique fait dès lors écran aux mots de la prière ; on observera donc volontiers, dans ses partitions, un certain retour à l’homophonie, une forme d’apparente simplification et une grande clarté structurelle.

A l’extrémité du parcours chronologique, siège le Schütz du Magnificat allemand. L’homophonie alla Palestrina y a déjà évolué vers un langage prébaroque, nourri de figuralismes expressifs, fortement inspirés des madrigaux italiens contemporains. Le double choeur y danse avec élan, tout à la fois proche du texte et formidablement théâtral.

On l’aura compris, les pièces de ce beau concert se regardent mutuellement, comme en un miroir – mais toutes, également, prétendent lever un coin de voile sur le visage de Celui qui est la vraie vie. Miroirs, oui, mais miroirs divins !

Marie Favre
 

Peter Phillips, direction

Peter Phillips a consacré sa carrière à l’étude et à l’interprétation de la polyphonie de la Renaissance, ainsi qu’au perfectionnement du son choral. Après avoir obtenu une bourse à Oxford en 1972, il s’est d’abord formé en dirigeant de petits ensembles vocaux, explorant et expérimentant déjà les parties les plus rares du répertoire. Il a fondé The Tallis Scholars en 1973, ensemble avec lequel il a déjà donné plus de 2250 concerts et enregistré plus de 60 disques, suscitant ainsi l’intérêt pour la polyphonie dans le monde entier. Par cet engagement, Peter Phillips et les Tallis Scholars ont fait plus que tout autre groupe pour l’intérêt du public à l’égard de la musique vocale sacrée de la Renaissance, l’un des plus grands répertoires de la culture occidentale.

Peter Phillips dirige également d’autres ensembles spécialisés. Il travaille actuellement avec les chanteurs de la BBC, le Chœur de chambre néerlandais, le Chœur de chambre philharmonique d’Estonie et le Chœur de chambre de Namur. Directeur musical des chorales du Merton College (Oxford), de Sansara (Londres), d’El Leon de Oro (Espagne) et des Festivals de Portsmouth et Clifton, il anime en outre le cours d’été annuel Tallis Scholars à Avila (Espagne). En 2014, il a lancé le Concours international de chorales A Cappella à Londres sur la place St John’s Smith, attirant ainsi des chorales du monde entier.

En plus de ses activités de direction, Peter Phillips est également un écrivain réputé. Pendant 33 ans, il a rédigé des chroniques musicales très appréciées au Spectator (ainsi qu’une autre, plus modeste, sur le cricket !). En 1995, il est devenu propriétaire et éditeur du magazine The Musical Times, le plus ancien journal de musique au monde publié sans interruption depuis sa fondation. Son premier livre, English Sacred Music 1549-1649, a été publié par Gimell en 1991, tandis que son deuxième, What We Really Do, le fut plus récemment en 2013. En 2018, la BBC Radio 3 a diffusé une série d’émissions consacrées à son approche de la polyphonie de la Renaissance.

En 2005, Peter Phillips a été nommé Chevalier de l’ordre des Arts et des Lettres par le ministre français de la Culture, une décoration destinée à honorer les personnes ayant contribué à la compréhension de la culture française dans le monde. Depuis 2008, il contribue, dans le cadre du Merton College d’Oxford, au développement d’une chorale (Chapel Choir) où il bénéficie du titre de Bodley Fellow.

 

The Tallis Scholars

Les Tallis Scholars ont été fondés en 1973 par leur directeur Peter Phillips. Leurs enregistrements et leurs concerts les ont imposés comme l’un des principaux représentants de la musique sacrée de la Renaissance, dans le monde entier. Grâce à la recherche d’une sonorité parfaite, Peter Phillips vise la pureté et la clarté qui, à son avis, servent au mieux le répertoire de cette période et permettent à chaque détail des lignes musicales d’être entendu. C’est la beauté du son ainsi obtenue qui leur a valu l’extraordinaire renommée qui les précède partout.

L’ensemble donne environ 70 concerts par année dans le monde entier. En 2013, il a célébré son 40èmeanniversaire en organisant une tournée mondiale de 99 représentations sur 80 sites, répartis dans 16 pays, et parcouru suffisamment de kilomètres pour faire quatre fois le tour du globe. Il a commencé l’année par un extraordinaire concert à la cathédrale Saint-Paul de Londres, avec notamment le motet à 40 voix Spem in aliumde Thomas Tallis et la création en avant-première d’œuvres écrites spécialement pour lui par Gabriel Jackson et Eric Whitacre. L‘enregistrement de la Missa Gloria tibi Trinitas de John Taverner a été publié le jour anniversaire exact de son premier concert en 1973 et a passé six semaines au rang de numéro un du magazine britannique Specialist Classical Album. Le 21 septembre 2015, l’ensemble a donné son 2’000èmeconcert au St John’s Square de Londres.

Les temps forts de la saison 2018-2019 ont inclus des concerts donnés dans des festivals aussi réputés que ceux de Salzbourg, de Brême et d’Utrecht, un concert spécial au Miller Theatre (New York) où The Tallis Scholars ont présenté en première mondiale une nouvelle pièce de Nico Muhly, et des tournées au Japon et au Brésil, s’ajoutant à leur tournée habituelle aux États-Unis, en Europe et au Royaume-Uni.

Leurs enregistrements ont reçu de prestigieuses et nombreuses récompenses à travers le monde. En 1987, celui des Missa la sol fa re mi  et Missa Pange lingua de Josquin a reçu le prix Record of the Year du magazine Gramophone, premier enregistrement de musique ancienne à remporter ce prix tant convoité. En 1989, le magazine français Diapason a décerné deux Diapason d’or de l’Année à l’enregistrement d’une messe et de motets de Lassus et de deux messes de Josquin, inspirés de la chanson L’Homme armé. Leur enregistrement des Missa Assumpta est Maria et Missa Sicut lilium de Palestrina a été récompensé par le Gramophone’s Early Music Award (1991).

Un Early Music Award a salué leur enregistrement de pièces de Cipriano de Rore (en 1994) et un autre (en 2005) celui consacré aux œuvres de John Browne. Les Tallis Scholars ont été nominés pour un Grammy Award en 2001, 2009 et 2010. En novembre 2012, l’enregistrement des Missa De beata virgine et Missa Ave maris stella de Josquin a également reçu un Diapason d’Or de l’Année. Pour leur 40ème anniversaire, les Tallis Scholars ont été accueillis dans le Hall of Fame du label Gramophone.